Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai récemment pensé à mon arrière -grand-mère maternelle. Je l’appelais affectueusement Mémé Minet. Peut-être parce que je pense en permanence à la façon dont elle a été traitée dans cet hôpital de province, hôpital qui a vu partir ma grand-mère adorée et Mémé minet.

Mémé Minet était la maman de papi, le père de maman. Je ne sais même plus très bien pourquoi je l’appelais ainsi, peut-être parce qu’elle était toujours entourée de chats. Dans mes souvenirs, ils faisaient presque partie de la maison, comme les vieux meubles auvergnats, les lits bateau, les murs épais ou le cantou. Elle vivait dans le Cantal, dans une vieille maison où elle habita jusqu’à plus de quatre-vingt-dix ans. L’hiver, il pouvait y faire terriblement froid, mais nous n’y allions que très rarement. Sous la lourde porte d’entrée en chêne, un large espace laissait entrer l’air glacé. Aujourd’hui, on parlerait d’isolation, de joints, de travaux à faire d’urgence. A l’époque, nous nous en moquions. On vivait ainsi. Une seule pièce chauffée suffisait et, lorsque le froid devenait trop piquant, Mémé Minet se réfugiait dans son cantou auvergnat et brulait une forêt.
Cette image me semble aujourd’hui appartenir à un monde disparu.
À quelques kilomètres de là, mais en Corrèze, vivaient papi et mamie. Papi allait voir sa mère avec sa mobylette. C’est en allant la retrouver qu’il s’est fait tuer par un motard. Je crois que c’était à la fin de l’année 1975.
Maman et mamie décidèrent de ne pas dire la vérité à Mémé Minet. Elle était très âgée. Peut-être voulaient-elles la protéger d’une douleur qu’elles jugeaient désormais inutile de lui infliger. Je ne sais pas exactement ce qu’on lui raconta. Sans doute une histoire suffisamment vraisemblable pour expliquer les absences qui se prolongeaient. Quelques mois plus tard, elle ne pouvait plus rester seule dans sa vieille maison. Elle fut hospitalisée. Elle mourut l’année suivante, doucement, juste après avoir avalé une part de flan aux pruneaux.
Ce qui me revient aujourd’hui n’est pourtant pas seulement leur disparition. C’est surtout l’étrange passivité avec laquelle je l’avais acceptée. Papi était mort. Mémé Minet était morte. On me l’avait expliqué avec les mots que l’on employait autrefois avec les enfants : ils étaient partis au Paradis. Et cela me suffisait.
Le Paradis existait puisque les adultes en parlaient. Il était quelque part au-dessus de nous, probablement derrière les nuages. Ceux que nous aimions y arrivaient après leur mort et, détail essentiel, ils ne cessaient pas pour autant de nous aimer. Ils veillaient sur nous.
Dans mon imagination, ils avaient certainement de jolies ailes blanches. Ils étaient ensemble. Ils pouvaient nous voir. Peut-être même nous entendre. La mort n’était donc pas vraiment une séparation. Elle ressemblait davantage à un déménagement.
On ne disparaissait pas. On s’endormait. On retrouvait ceux qui étaient partis avant nous. Et, de là-haut, on continuait à prendre soin de ceux qui étaient restés sur terre.
Je repensais à cela aujourd’hui avec une forme d’envie. J’enviais l’enfant que j’étais. Non pas parce que je voudrais retrouver exactement cette croyance, ni parce que je saurais aujourd’hui dire avec certitude ce qu’il y a après la mort. Je n’en sais rien. Personne ne revient nous raconter ce qui se trouve derrière cette frontière.
Mais j’envie cette époque où je n’avais pas encore compris ce que signifie réellement perdre quelqu’un.
Je connaissais le mot mort, mais je n’en connaissais pas encore le poids.
Je n’avais pas compris qu’un jour l’absence pouvait devenir physique, douloureuse physiquement, qu’elle pouvait habiter une maison, une photographie, une chanson, un objet que l’on n’ose pas jeter (mais qui reste in fine très toxique). Je ne savais pas qu’on pouvait continuer à vivre normalement tout en portant, quelque part en soi, une pièce devenue silencieuse. À l’époque de Papi et de Mémé Minet, la mort n’avait rien de tout cela.
Elle avait même quelque chose de rassurant, puisque ceux qui partaient devenaient en quelque sorte nos protecteurs. Je pouvais continuer à jouer, à rire, à m’endormir sans avoir peur, à regarder des photos, me souvenir des bons moments sans pleurer. Quelque part, Papi et Mémé Minet veillaient sur moi. Easy.
En grandissant, nous perdons beaucoup de choses sans même nous en apercevoir. Nous perdons des maisons, des paysages, des voix. Nous perdons ceux que nous aimons, nous devenons amnésiques, la sensation de la peau sur la peau, des odeurs, des parfums. Nous perdons aussi cette extraordinaire capacité qque possède l’enfance à construire une histoire suffisamment belle pour rendre supportable ce qui ne l’est jamais.
Aujourd’hui, je ne sais plus où sont Papi et Mémé Minet. En fait si, sous une immense tombe en granit noir dans un petit cimetière du Cantal. Je ne sais pas davantage où vont ceux que nous aimons lorsqu’ils nous quittent. Mais lorsque je repense à cette vieille maison du Cantal, aux chats de Mémé Minet, au froid qui passait sous la grosse porte de bois et au feu du cantou dans lequel elle venait chercher la chaleur, un je-ne-sais-quoi revient malgré moi, et j’ai mal.