Mon ami JM a perdu sa maman peu avant que la mienne ne parte. Elle est partie dans son sommeil un samedi matin. JM m’a appelé, en pleurs. Il était tout comme moi attaché à sa maman. L’établissement qui s’occupait d’elle l’avait appelé et lui avait annoncé la nouvelle. Elle vivait dans une résidence médicalisée à Paris.
Je partageais la tristesse de JM. Je pensais aussi que si j’étais encore heureux d’avoir ma mère à mes côtés, sa santé devenait fragile. Je ne pensais pas à l’époque au cancer, juste aux signaux cognitifs qui me faisaient craindre une perte d’autonomie rapide. Cela faisait quelques années que je consacrais mon temps libre à son bien-être. Bien-être était un grand mot. Elle était obsédée et mangée par sa maladie de Parkinson, même si sympathique comme lui avait dit un neuro-gériatre.
JM n’avait pas pu partager les derniers moments de vie de sa maman, et cela accentuait sa tristesse. Je le comprenais. Il se rassurait en se disant qu’elle n’avait pas souffert et était doucement partie, sans s’en rendre compte. C’est ce qu’il pensait. Il n’aurait pas voulu que sa maman se retrouve seule dans sa chambre, victime d’une crise douloureuse, et qu’une longue agonie ait précédée sa mort. Cliniquement il y avait peu de chance qu’elle ait souffert. Il y avait toutefois cette absence, l’absence du fils accompagnant sa maman. Plus qu’un regret, le reproche de ne pas être là, l’impression d’être un mauvais fils.
Comme précédemment expliqué ici, on ne m’a pas vraiment donné le choix. Je me souviens de ce jeudi 30 mai. Il faisait chaud. Je venais de passer par la boulangerie préférée de maman pour lui acheter ses deux croissants qu’elle arrivait encore à manger. J’avais passé une dernière soirée avec elle à l’hôpital. Nous avions mangé ensemble. Je me souviens lui avoir posé de nombreuses questions sur notre famille, comme si j’avais anticipé sa proche fin. J’étais sur le point de prendre la ligne 8 du métro, direction Ballard. La cheffe de service m’a appelé en me demandant de venir très vite. Je connaissais cet exercice pour l’avoir déjà pratiqué, mais de l’autre côté : On n’annonce généralement pas la mort d’un parent par téléphone, on lui demande de venir vite. J’étais donc persuadé que maman était morte.
La sensation était curieuse. D’un côté je me sentais un peu libéré, avec la sensation également d’être terriblement égoïste car je ne pensais qu’à moi, après ce mois de mai passé dans les hôpitaux au chevet de maman. J’étais littéralement mort de fatigue, de peine et d’angoisse. De l’autre, j’étais envahi de tristesse et je n’arrivais pas à parler. J’avais envie de crier mais aucun son ne pouvait sortir de ma bouche. J’ai réussi à appeler S qui m’a rejoint à l’hôpital. Une fois arrivés, nous avons été convoqués par la responsable du service entourée de deux de ses adjoints. Maman était toujours vivante mais avait fait un choc lors d’une imagerie. Il m’était donc vivement conseillé de l’endormir de façon active (la tuer), son pronostic étant très mauvais et ses jours de survie comptés à cause du cancer qui l’avait mangé. Je devais décider. Certainement la chose la plus compliquée de ma vie. J’ai curieusement accepté sans trop d’hésitation. Curieusement car la veille l’oncogériatre m’avait expliqué que sa seule option restait les soins palliatifs et que j’était persuadé qu’elle était éligible à un traitement par platine. Après deux heures de discussion(s), j’avais baissé les bras et accepté le diagnostic sombre du praticien. Cela faisait des jours que je demandais qui allait lui annoncer la nouvelle. Elle devait être informée de son état après cette réunion de concertation pluridisciplinaire. Toutefois, le choc a interdit toute annonce.
Le service a été au-delà de ce qui peut être attendu. Plutôt que de déménager maman dans une autre chambre de gériatrie, ils ont installé le matériel nécessaire à son endormissement dans sa chambre du service oncologie. Je pouvais rester. Il m’a été proposé d’augmenter les doses de morphine si je sentais qu’elle souffrait. Je n’ai jamais pu appuyer sur le bouton, ayant l’impression de précipiter la mort de maman. D’après eux, quatre heures étaient nécessaires. Les injections ont commencé à 16 heures. Vers 20 :00 mon ami D nous a rejoint, il est resté jusqu’à très tard pour me soutenir. J’imagine que la situation a été bouleversante pour lui. Puis les infirmières nous ont installé des matelas pour que nous puissions dormir. Je suis resté à côté de maman, la joue contre sa main. Je ne cessais de lui chuchoter dans l’oreille que je l’aimais. J’étais persuadé qu’elle m’entendait. Maman je t’aime, maman je t’aime, maman je t’aime, maman je t’aime, maman je t’aime, maman je t’aime, maman je t’aime, maman je t’aime, jusqu’à en avoir la gorge sèche. Je diffusais également du Chopin car elle aimait tant la musique classique. Au matin, S est rentré à la maison pour prendre une douche, se changer et me ramener des affaires. Un jour après le début des injections maman était toujours vivante.
Les râles ont commencé vers 20 :00. Je suis toujours hanté par ce son terrible. Ils ont duré près de 4 heures. Le bruit était si terrible que je n’ai pu que m’enfoncer mes AirPods dans les oreilles et écouter une autre musique. Les râles engendraient une douleur presque physique. Puis j’ai pensé que maman était morte. J’ai crié maman puis elle s’est remise à respirer pour quelques minutes.
Et elle m’a quitté. Et je suis cassé depuis. Une partie de moi est morte.
Pourquoi perdons-nous toujours avec la mort? On est absent et on regrette toute sa vie de ne pas avoir été présent, ou on est présent et accompagner reste l’une des choses les plus belles mais les plus terribles à vivre.
*J’ai pleuré en revoyant l’image de ce billet. La grande main sur le tout petit bras de ma maman, avec, point cocasse, ma montre qui indiquait qu’elle n’avait presque plus d’énergie pour fonctionner. Quelle métaphore.