Ma Maman

Le 31 mai 2024, une partie de moi s’est arrêtée. Une partie de moi est morte. Mon coeur est froid depuis.

Ma maman est partie ce soir-là, à 23 h 52. Elle est partie rapidement, presque brutalement, après que, le 11 mai, un carcinome épidermoïde lui avait été diagnostiqué. Quelques jours plus tard, le 30 mai, une sédation active lui a été proposée. Il ne restait plus de véritable espoir de la sauver. Il ne restait que le temps de l’accompagner.

Cette sédation ne lui pas été proposée. Maman et moi avions signé des papiers lors de son admission. J’étais devenu son représentant si par malheur elle ne pouvait plus décider. J’ai accepté cette sedation. Même si bien évidemment faux, j’ai accepté de mettre fin a ses jours, j’ai accepté d’une certaine façon de la tuer, et cette décision me hante depuis. On ne peut pas demander cela à un fils.

Alors je suis resté auprès d’elle. Main dans la main. Pendant ces trente heures d’agonie, je ne l’ai pas quittée. Je voulais qu’elle sache qu’elle n’était pas seule. Je voulais qu’au milieu de cette épreuve terrible, la dernière chose qu’elle puisse ressentir soit peut-être la chaleur de ma main et tout l’amour que je lui portais. S est resté avec moi, D nous a accompagné une partie de la nuit.

Maman a toujours aimé le classique. Lors de sa ponction, l’interne lui avait demandé ce qui pourrait lui faire plaisir. Elle avait demandé du Wagner. Cela m’avait fait sourire. Elle aimait également Chopin, et son piano n’a pas quitté sa chambre pendant ces/ses trente dernières heures. La marche funèbre a même raisonné.

Et puis, à 23 h 52, elle est partie. Maman est partie. Effacée. Quatre vingt sept années de vie arrêtée après un dernier battement de coeur, après des heures de râles. Accompagner un parent reste la plus belle preuve d’amour mais également la plus douloureuse des expériences. J’ai ensuite demandé à l’infirmière de lui couper une mèche de ses jolis cheveux blonds. Je lui ai laissé deux petites peluches. Nous avons ensuite été invités à la quitter. Je me suis retrouvé dans un taxi, puis à la maison. Face à moi, sa valise, ses dernières affaires. Elle n’était plus là et je me sentais terriblement seul. Une grande partie de moi était morte. Le lendemain, j’ai appelé ses amis. La douleur était si forte qu’aucun son ne pouvait sortir de ma bouche. Une douleur si physique, si exténuante, si irréelle.

Depuis ce moment, le monde continue de tourner, mais le mien n’est plus tout à fait le même.

J’ai perdu ma mère, mais j’ai aussi perdu la personne avec laquelle je partageais une complicité immense, une histoire unique, faite de souvenirs, de conversations, de rires, de petits riens et d’un amour que je pensais indestructible. Elle m’avait élevé seule. Elle avait consacré sa vie à son enfant, avec une générosité et une bonté qui me semblent aujourd’hui encore presque impossibles à mesurer. Elle avait tant donné, tant sacrifié, sans jamais cesser d’aimer. Nous avions vogué entre périodes bleues et roses comme elle les appelait.

Et moi, je l’aimais profondément.

Nous étions tellement complices. Il y avait entre nous cette évidence qui n’a pas besoin d’être expliquée. Elle était ma maman, bien sûr, mais elle était aussi une présence essentielle dans ma vie, une personne à qui je pouvais parler de tout, celle dont je connaissais la voix, les réactions, les habitudes, les silences. Une personne dont la simple existence rendait le monde plus familier.

Aujourd’hui, cette personne n’est plus là. Et je découvre combien l’absence peut être physique. Il n’y a pas un jour où je ne pense à elle. Il n’y a pas un jour où je ne lui parle. Parfois intérieurement, parfois à voix haute. Je lui raconte ce que je fais, ce que je vois, les choses qui m’arrivent. Je continue naturellement à m’adresser à elle comme si, quelque part, elle pouvait encore m’entendre. Je continue à lui envoyer des messages sur son téléphone.

Et il n’y a pas un jour où son absence ne me fait mal. Je pleure encore. Souvent. Beaucoup. Parfois pour une raison précise, à cause d’un souvenir, d’une chanson, d’un objet ou d’un lieu. Et parfois sans raison apparente. Une émotion surgit, inattendue, et les larmes arrivent. Le temps n’a pas effacé le chagrin. Il a seulement appris à le rendre moins prévisible.

Je crois que ce qui est le plus difficile dans le deuil, c’est cette contradiction permanente : savoir qu’il faut continuer à vivre tout en ayant parfois l’impression qu’une partie de soi voudrait simplement revenir en arrière.

J’ai aussi perdu mon père que je n’aimais pas et qui ne m’aimait pas. Et avec la disparition de ma maman, je me retrouve désormais seul face à cette histoire familiale qui était autrefois incarnée par mes parents. Il n’y a plus cette génération au-dessus de moi vers laquelle me tourner. Plus personne à appeler simplement parce que j’ai envie d’entendre une voix familière. Plus personne pour partager certains souvenirs que nous seuls pouvions comprendre. Je n’ai et n’aurai pas d’enfants.

C’est une solitude particulière. Une solitude qui ne signifie pas nécessairement être entouré de moins de personnes, mais ne plus avoir ses parents. Il m’arrive de me demander comment on apprend à vivre avec cela. Je crois aujourd’hui que l’on n’apprend peut-être jamais véritablement à vivre sans ceux que l’on aime. On apprend plutôt à vivre avec leur absence.

Et cette absence est paradoxalement devenue une forme de présence: Ma maman est dans mes souvenirs, dans certaines expressions que je prononce, dans des habitudes dont je ne sais même pas si elles viennent d’elle. Elle est dans les lieux qu’elle aimait, dans les objets qu’elle a touchés, dans les histoires que je continuerai à raconter. Elle est dans cette maison de Bort-les-Orgues que j’ai héritée d’elle, et qui est aujourd’hui bien plus qu’une maison.

Lorsque je suis là-bas, je pense à elle différemment. La maison respire sa présence. Je retrouve parfois des petits trésors. Je l’imagine dans ces paysages de montagne a vache qu’elle aimait tant. Je pense à ce qu’elle aurait regardé, à ce qu’elle aurait dit, aux choses qu’elle aurait appréciées. La maison est devenue une sorte de refuge de notre histoire commune. Un endroit où son absence est parfois douloureuse, mais où sa présence me semble aussi particulièrement forte.

Le 7 août dernier, elle aurait eu 90 ans.

Nous aurions probablement fêté cet anniversaire ensemble. J’aurais aimé voir ses 90 ans arriver. J’aurais aimé lui souhaiter son anniversaire, lui offrir quelque chose, la serrer dans mes bras, sentir son parfum et lui dire encore une fois combien je l’aime.

Mais elle n’était plus là.

Alors, à Bort-les-Orgues, j’ai gonflé un ballon en forme de cœur avec de l’hélium. Je l’ai tenu entre mes mains, puis je l’ai laissé partir dans le ciel. Je l’ai regardé monter. Et j’ai pleuré. J’ai pleuré parce qu’elle me manquait. Parce que j’aurais voulu qu’elle soit là. Parce que je trouvais profondément injuste qu’une femme qui avait consacré tant de sa vie à aimer et à donner ne puisse pas connaître ses 90 ans.

Mais ce ballon était aussi autre chose. C’était une manière de lui envoyer mon amour. Une manière de lui dire que, malgré la mort, malgré le temps, malgré cette distance désormais impossible à franchir, quelque chose entre nous demeure intact. Car la mort a emporté ma maman, mais elle n’a pas emporté l’amour que nous avions l’un pour l’autre. Cet amour est toujours là. Il est parfois douloureux. Il me fait pleurer. Il me rappelle tout ce que j’ai perdu. je le déteste parfois. Mais il est aussi ce qui me permet de continuer à la faire vivre en moi. Je ne sais pas combien de temps encore je pleurerai autant. Je ne sais pas si un jour son absence cessera de me faire mal. Peut-être que non. Et finalement, je ne suis pas certain de vouloir que cette douleur disparaisse complètement.

Parce qu’elle est aussi la preuve de la place qu’elle occupait dans ma vie. On dit parfois qu’il faut « faire son deuil », comme s’il s’agissait d’une étape que l’on pourrait terminer, comme si l’on pouvait un jour refermer une porte et revenir à la vie d’avant. Je ne crois plus vraiment à cela. Je crois plutôt que le deuil consiste à apprendre à aimer quelqu’un qui n’est plus physiquement là.

À transformer peu à peu le manque en souvenir, les larmes en tendresse, la douleur en gratitude.

Je suis profondément triste d’avoir perdu ma maman.

Mais j’ai toutefois eu l’immense chance de lui dire, par ma présence, ce que les mots n’auraient jamais pu exprimer entièrement : je t’aime. Il n’y a pas un jour ou je ne lui ai pas dit je t’aime. Je t’aime, je t’aime, je t’aime. C’est ce que je n’ai pas arrêté de lui chuchoter dans son oreille lors de ses trente dernières heures. Je t’aime.