{"id":2143,"date":"2011-07-05T21:51:03","date_gmt":"2011-07-05T20:51:03","guid":{"rendered":"http:\/\/www.roidetrefle.com\/?p=2143"},"modified":"2026-04-17T10:34:19","modified_gmt":"2026-04-17T10:34:19","slug":"retour-sur-la-periode-bleue-la-complainte-du-progres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/roidetrefle.fr\/index.php\/2011\/07\/05\/retour-sur-la-periode-bleue-la-complainte-du-progres\/","title":{"rendered":"Retour sur la p\u00e9riode bleue (la complainte du progr\u00e8s)"},"content":{"rendered":"<p>Je me souviens tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment de la fin des ann\u00e9es soixante-dix. Ma m\u00e8re avait plaqu\u00e9 mon p\u00e8re apr\u00e8s avoir eu la preuve de son infid\u00e9lit\u00e9. Il lui a fallu trouver le courage de quitter le confort d&rsquo;une vie bourgeoise provinciale pour recommencer sa vie \u00e0 z\u00e9ro \u00e0 Paris. Je me souviens qu&rsquo;elle n&rsquo;avait emport\u00e9 qu&rsquo;une vilaine valise en faux cuir rouge toute r\u00e2p\u00e9e et un ours en peluche. Nous avions d\u00e9barqu\u00e9 dans un petit studio au septi\u00e8me \u00e9tage d&rsquo;un b\u00e2timent situ\u00e9 non loin des Buttes-Chaumont. Nous avions obtenu ce logement car mon arri\u00e8re-grand-p\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 l&rsquo;architecte de l&rsquo;immeuble. Curieuse co\u00efncidence, l&rsquo;appartement \u00e9tait situ\u00e9 sous la petite tour qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait fait construire et qui lui servait de bureau. L&rsquo;endroit \u00e9tait magique. Il s&rsquo;agissait d&rsquo;une petite pi\u00e8ce presque uniquement constitu\u00e9e de baies vitr\u00e9es et qui permettait d&rsquo;avoir une vue imprenable sur tous les toits de Paris. Nous en avions l&rsquo;usufruit et j&rsquo;en avais fait mon refuge secret. <!--more--><\/p>\n<p>Quelques mois plus tard, nous avons h\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;un trois pi\u00e8ces situ\u00e9 un \u00e9tage plus bas. L&rsquo;appartement me semblait immense car nous n&rsquo;avions pas les moyens de le meubler. Je me souviens d&rsquo;un matelas d\u00e9pos\u00e9 sur le sol d&rsquo;une des chambres. Il n&rsquo;y avait pas de salle de bains et nous nous lavions dans la cuisine. Nous n&rsquo;avions pas de machine \u00e0 laver le linge, ni de tourne-disque, encore moins la t\u00e9l\u00e9vision. Il fallait \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque attendre plus d&rsquo;un an avant que les PTT n&rsquo;installent le t\u00e9l\u00e9phone. Le mat\u00e9riel n&rsquo;avait pas d&rsquo;importance. Ma m\u00e8re avait un emploi, j&rsquo;\u00e9tais scolaris\u00e9 dans une \u00e9cole catholique priv\u00e9e et nous mangions \u00e0 notre faim. C\u00f4t\u00e9 loisirs, ils se r\u00e9sumaient aux classiques, aux livres des biblioth\u00e8ques rose et verte, aux vieux albums trimestriels cartonn\u00e9s du journal de Mickey ou encore aux num\u00e9ros de la revue Historia que ma m\u00e8re d\u00e9vorait tous les soirs. Le p\u00e8re No\u00ebl m&rsquo;avait apport\u00e9 un t\u00e9lescope que j&rsquo;avais install\u00e9 dans ma tour. Je passais des heures \u00e0 tenter d&rsquo;observer les \u00e9toiles masqu\u00e9es par les lumi\u00e8res parisiennes.<\/p>\n<p>La t\u00e9l\u00e9vision a fait tardivement son apparition dans notre foyer. Je me souviens d&rsquo;un appareil blanc futuriste en forme de bulbe qui diffusait des images en noir et blanc de mauvaise qualit\u00e9. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;\u00e9poque de R\u00e9cr\u00e9 A2, de l&rsquo;ile aux enfants, des jeux de vingt heures et des speakerines potiches qui s\u2019adressaient \u00e0 leurs jeunes amis t\u00e9l\u00e9spectateurs. Le t\u00e9l\u00e9phone est enfin arriv\u00e9. Un num\u00e9ro \u00e0 sept chiffres nous a \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9. Il fallait composer le 16 pour appeler Paris et le 19 pour la province. Quelques semaines apr\u00e8s son installation, l&rsquo;h\u00f4pital de Clermont nous a contact\u00e9 pour nous annoncer la mort de mon grand-p\u00e8re maternel. Nous sommes rapidement descendus rejoindre ma grand-m\u00e8re en Corr\u00e8ze. Le r\u00e9seau du chemin de fer \u00e9tait dense et des michelines desservaient r\u00e9guli\u00e8rement Bort-les-Orgues. Nous prenions le m\u00e9tro jusqu&rsquo;\u00e0 la Gare d&rsquo;Austerlitz. Je me souviens encore de certaines rames compos\u00e9es de wagons en bois dont les portes s&rsquo;ouvraient r\u00e9guli\u00e8rement en marche. Il y avait \u00e9galement deux classes et il \u00e9tait possible de fumer dans les stations. Une fois arriv\u00e9s en gare, nous empruntions un train vert \u00e0 compartiments. Les banquettes \u00e9taient transformables en couchettes et les murs \u00e9taient d\u00e9cor\u00e9es de vieilles photographies en noir et blanc qui repr\u00e9sentaient les plus belles r\u00e9gions du pays. Les billets \u00e9taient en carton dur, et aussi grands qu&rsquo;un ticket de m\u00e9tro, de couleur jaune \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait \u00e9galement l&rsquo;\u00e9poque des visiteurs du mercredi et des \u00e9missions pour la jeunesse tous les mercredis apr\u00e8s-midis. La premi\u00e8re cha\u00eene diffusait un dessin anim\u00e9 nomm\u00e9 la bataille des plan\u00e8tes. Il y avait des robots. Moi qui n&rsquo;\u00e9tais jamais sorti de France, j&rsquo;\u00e9tais persuad\u00e9 que plus tard nous allions tous voyager dans l&rsquo;espace et que des robots de forme humaine allaient nous assister au quotidien. La soci\u00e9t\u00e9 changeait petit \u00e0 petit. Curieusement, plus le progr\u00e8s affranchissait les familles des t\u00e2ches les plus laborieuses, plus la vie \u00e9tait dure et compliqu\u00e9e. Mais je ne m&rsquo;en rendais pas compte car j&rsquo;\u00e9tais encore un enfant tr\u00e8s na\u00eff. Nous avions toujours notre vieille t\u00e9l\u00e9vision en noir et blanc, pas de four \u00e0 micro-ondes ni de cha\u00eene hi-fi. Le compact disc n&rsquo;\u00e9tait pas encore invent\u00e9. Une amie de ma m\u00e8re m&rsquo;avait offert une platine me permettant d&rsquo;\u00e9couter des disques vinyles que j&rsquo;allais acheter, lorsque j&rsquo;avais assez \u00e9conomis\u00e9, chez le disquaire de la rue de Belleville. Je me souviens encore avoir d\u00e9pens\u00e9 quarante francs pour un disque de Jean-Michel Jarre que j&rsquo;\u00e9coutais en boucle.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re m&rsquo;a offert un rubik\u2019s cube en juin 1981. J&rsquo;ai pass\u00e9 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 \u00e0 tenter de r\u00e9aliser des combinaisons. Les premi\u00e8res consoles portables Nintendo \u00ab\u00a0Game and Watch\u00a0\u00bb ont ensuite fait leur apparition. J&rsquo;\u00e9tais tr\u00e8s fier d&rsquo;en poss\u00e9der une. Juste avant de m&rsquo;annoncer que ma m\u00e8re souhaitait divorcer, mon p\u00e8re m&rsquo;a offert un Videopack Philips pour No\u00ebl. Il s&rsquo;agissait d&rsquo;une \u00e9trange console de jeux, sobre, assez primaire. Apr\u00e8s avoir vu le film \u00ab\u00a0War games\u00a0\u00bb et la s\u00e9rie \u00ab\u00a0Les petits g\u00e9nies\u00a0\u00bb, je r\u00eavais de contr\u00f4ler le monde de ma chambre. Certains de mes amis poss\u00e9daient d\u00e9j\u00e0 un ZX80 Sinclair ou un Oric Atmos. Ces ordinateurs \u00e9taient malheureusement incompatibles avec notre vieux t\u00e9l\u00e9viseur sans prise p\u00e9ritel. Il m&rsquo;a fallu attendre 1984 pour acqu\u00e9rir un Amstrad. Je ne m&rsquo;en servais pas pour inventer un quelconque programme mais uniquement pour jouer. Il fallait ins\u00e9rer une cassette standard \u00e0 droite du clavier et attendre un long moment ponctu\u00e9 d&rsquo;immondes boing boing pour charger l&rsquo;application. La t\u00e9l\u00e9vision couleur, sans t\u00e9l\u00e9commande, est arriv\u00e9e la m\u00eame ann\u00e9e que Canal plus. Nous ne nous sommes jamais abonn\u00e9s.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es ont rapidement d\u00e9fil\u00e9. Coll\u00e8ge, Lyc\u00e9e, facult\u00e9. Curieusement, internet a rapidement fait partie de ma vie car, \u00e9tant doctorant \u00e0 l&rsquo;INSERM, notre \u00e9quipe a rapidement appris \u00e0 maitriser cet outil, et surtout nous ne pouvions d\u00e9j\u00e0 plus nous en passer. Je me suis abonn\u00e9 \u00e0 Compuserve en 1996. La soci\u00e9t\u00e9 proposait trois heures de connexion bas d\u00e9bit pour moins de cent cinquante francs par mois. Lorsque Netscape 2 se lan\u00e7ait, un compteur permettait de suivre sa consommation. J&rsquo;ai rapidement ouvert un compte sur Geocities et cr\u00e9\u00e9 ma premi\u00e8re page internet. J&rsquo;avais pass\u00e9 des heures \u00e0 inventer un GIF anim\u00e9 pour souhaiter la bienvenue \u00e0 mes hypoth\u00e9tiques visiteurs. Comme j&rsquo;\u00e9tais fier de ma r\u00e9alisation. Internet \u00e9tait alors comme le minitel, mais en plus ludique et interactif.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, m\u00eame mes toilettes sont connect\u00e9es \u00e0 internet. Des t\u00e9l\u00e9visions sont pr\u00e9sentes dans toutes les pi\u00e8ces de la maison. R\u00e9frig\u00e9rateur am\u00e9ricain, plaques \u00e0 induction, consoles de jeux, ordinateurs portables, t\u00e9l\u00e9phones, Kindle, lecteur blue ray, cha\u00eene Hi-Fi, vid\u00e9oprojecteur, mon appartement d\u00e9gueule de merdes qui ne me servent \u00e0 rien, sinon \u00e0 me rappeler que la vie \u00e9tait certainement plus simple avant. Ou pas.<\/p>\n<p>Au moins, je n&rsquo;\u00e9tais pas cocu. Ah Gudule, viens m&#8217;embrasser, et je te donnerai&#8230;<\/p>\n<p>Un frigidaire,<br \/>\nun joli scooter,<br \/>\nun atomixer,<br \/>\nEt du Dunlopillo.<\/p>\n<p>Une cuisini\u00e8re, avec un four en verre,<br \/>\nDes tas de couverts et des pelles \u00e0 g\u00e2teau.<\/p>\n<p>Une tourniquette pour faire la vinaigrette,<br \/>\nUn bel a\u00e9rateur pour bouffer les odeurs,<br \/>\nDes draps qui chauffent,<br \/>\nUn pistolet \u00e0 gaufres,<br \/>\nUn avion pour deux,<\/p>\n<p>Et nous serons heureux.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je me souviens tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment de la fin des ann\u00e9es soixante-dix. Ma m\u00e8re avait plaqu\u00e9 mon p\u00e8re apr\u00e8s avoir eu la preuve<\/p>\n<p class=\"link-more\"><a class=\"myButt \" href=\"https:\/\/roidetrefle.fr\/index.php\/2011\/07\/05\/retour-sur-la-periode-bleue-la-complainte-du-progres\/\">Continuer la lecture<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2470,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[18],"tags":[],"class_list":["post-2143","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-souvenirs"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/roidetrefle.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2143","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/roidetrefle.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/roidetrefle.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/roidetrefle.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/roidetrefle.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2143"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/roidetrefle.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2143\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2471,"href":"https:\/\/roidetrefle.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2143\/revisions\/2471"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/roidetrefle.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2470"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/roidetrefle.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2143"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/roidetrefle.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2143"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/roidetrefle.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2143"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}